H12 – La culture du tabac à Malemort

Des origines à la culture du Tabac en France et dans le Sud-Ouest

Avant d’être perçue contraire à l’éthique et à la santé, la plante n’était pas démoniaque.

Le tabac, plante annuelle, à tige herbacée de la famille des solanacées, bien qu’originaire des régions tropicales de l’Amérique du Sud, s’est bien adapté en France et surtout dans le Sud-Ouest. Introduite par le moine cordelier André Thevet, la culture du tabac débute à partir de 1637, autour de Clairac puis de Tonneins. La production peu importante, subissait un contrôle strict du Pouvoir royal qui s’était octroyé le privilège exclusif de la fabrication et de la vente.

La production s’organise dans les Généralités de Bordeaux et de Montauban, et à quelques localités autour de Metz, et de Rouen. Le manque de production n’affecte pas le réseau commercial et le fonctionnement des manufactures dirigées par des négociants protestants alliés aux Hollandais installés à Bordeaux ou dans les Provinces-Unies. A partir de 1682, les persécutions contre les protestants vont reprendre et la révocation de l’Edit de Nantes (1685) sera suivie d’une forte émigration vers les Provinces-Unies et l’Allemagne qui affectera la vallée de la Garonne. Cependant un nouvel ordre s’instaure, l’économie repars et Bordeaux en bénéficiera. En 1697, le monopole du tabac fut distrait du bail général des cinq grosses fermes d’impôts, et fut affermé à part moyennant 1.500.000 livres par année. En 1715, le privilège est étendu à la fabrication et le fermage est concédé à la Compagnie des Indes orientales pour atténuer les dettes du Royaume. Dès le début du XVIlle siècle toutes les couches sociales font usage du tabac. Louis XIV, comme son père Louis XIII, n’apprécie pas le tabac, Il en interdit l’usage à la cour, seul le corsaire Jean Bart s’en affranchira. En revanche, marins et soldats aux cours des campagnes du Roi Soleil en usent et propagent cet usage (dès 1688, il reçoivent du tabac avec la solde). Le premier « Tabac de troupe » sera fabriqué en 1720.

La prohibition 1720-1791

Le Régent Philippe d’Orléans, pressé par des difficultés financières s’en prend à la production du tabac. Il interdit toute culture en France sauf dans les régions rattachées au royaume depuis le traité de Nimègue et non soumises à la Ferme : Alsace, Franche-Comté, Hainaut… Les Compagnies transfèrent cette culture dans les Iles, en Louisiane, et au Canada.

Dans notre région, seuls le comté de Montfort en Périgord et la vicomté de Turenne en Bas-Limousin (département de la Corrèze actuel) appartenant au duc de Bouillon conservent jusqu’en 1724 le privilège de la culture. La vicomté de Turenne était un Etat libre dans le royaume de France, avec ses franchises, ses prérogatives et ses privilèges. Sans se préoccuper des ordonnances royales les habitants cultivaient le tabac avec un certain succès qui leur assurait une source de revenu. Aussi, les mesures prises trouvèrent la vicomté en pleine possession de son privilège. Mais, le vicomte de Turenne, tout grand vassal qu’il soit, ne pouvait songer à se soustraire des lois générales. Les officiers royaux voulurent faire exécuter sur les terres de la vicomté la mesure de prohibition. Ils y rencontrèrent une vive résistance et leurs ordres ne furent pas exécutés.

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Devant cet état de fait, la Compagnie des Indes dépose une plainte. Le Conseil du roi rend un arrêt le 16 février 1724 : « Le Roi étant informé qu’au préjudice de ces défenses (arrêt de 1719) il se fait des plantations de tabac dans plusieurs lieux de son royaume, particulièrement dans la vicomté de Turenne, où les habitants desdits lieux ensemencent cultivent et fabriquent des quantités considérables de tabac (…) veut et entend sa Majesté que ceux des habitants qui auront des tabacs en feuilles, en cordes, en poudres ou autrement fabriqués soient tenus dans un mois du jour de la publication du présent arrêt, d’en faire la déclaration en la forme qui leur sera prescrite… ».

L’arrêt était clair, les habitants de la vicomté ne pouvaient y échapper. Cependant ils essayèrent de gagner du temps en sollicitant un nouveau délai. Il leur fut accordé quinze jours de plus, mais au terme duquel les tabacs non déclarés seraient saisis et confisqués.

Malgré une ferme résistance, les possesseurs de tabac viscomtins s’exécutèrent et le tabac cessa d’être cultivé dans la vicomté. Un texte cité par Astier de Vilate nous renseigne sur les 56 paroisses et communautés concernées par l’arrêt du Roi de 1724, qui se trouvent comprise dans la vicomté de Turenne et tendent à prouver l’ancienneté de la culture du tabac dans le bassin de Brive.
En 1730, la vente du tabac fut de nouveau attribuée à la Ferme générale ; et en 1789, le bail s’élevait à 32 millions de livres. A cette époque le tabac était vendu par les débitants, au prix de 4 livres tournois les 500 grammes.

Rétablissement du droit de plantation

Après la chute de l’Ancien Régime, l’Assemblée Constituante, après de longues études auxquelles s’étaient livrés ses comités des Finances, de l’Agriculture et du Commerce, renonça au monopole. La loi du 12 février 1791 rendit libre dans toute la France la culture et la fabrication du tabac, tandis que l’importation du tabac étranger fabriqué continuerait à être prohibé… Le Monopole de la culture, fabrication et de la vente des tabacs a été rétabli par les Lois organiques des 29 décembre 1810 et 12 janvier 1811. Ainsi pour la première fois, le tabac, de la production à la vente, est soumis au contrôle de l’Etat, et les recettes (sans cesse croissantes) encaissées au bénéfice d’une Régie agissant pour le compte du Trésor. Si Napoléon Ier est à l’origine des Lois organiques instaurant la Régie, c’est la Restauration en prorogeant l’application des dites lois qui va en organiser le fonctionnement, dans les moindres détails, de la culture à la vente… Puis Napoléon III confortera définitivement la Régie.

Sous le contrôle du ministre des Finances, le Préfet publie chaque année par arrêté, les dispositions relatives aux départements, tels les surfaces et poids autorisés, en rappelant la réglementation générale. Enfin, certaines dispositions de la loi du 28 avril 1816, parfois à peine modifiés (décrets de 1819, loi du 21 avril 1832, loi du 12 février 1835, loi du 3 juillet 1852) qui réglementèrent toute la filière pendant plus d’un siècle, sont parvenues jusqu’à nous.

Après la longue interdiction, les documents manquent pour savoir si les Corréziens usèrent de la liberté de planter du tabac. Mais, implicitement, les rappels des Préfets, aux respects des lois organiques de 1810-11, nous incite à penser que certains Corréziens plantaient du tabac pour leurs besoins personnels ou familiaux. La culture du tabac a donc tenu des fortunes très diverses et elle a dû vaincre nombre de difficultés pour s’implanter en Corrèze et perdurer jusqu’à aujourd’hui.

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De 1831 à 1879, les élus de l’arrondissement de Brive, du Conseil Général émettent nombre de vœux pour obtenir l’autorisation de cultiver du tabac. Ce n’est que le 15 novembre 1879 que le Ministre des Finances Léon Say donne un avis favorable. En avril 1880, le Préfet est « heureux d’annoncer » cette décision au Conseil général. Les déclarations reçues de 222 planteurs totalisaient 31 hectares 5 ares, répartis dans 30 communes de l’arrondissement :
Ayen, Saint-Aulaire, Saint-Cyprien, Louignac, Objat, Perpezac-le-Blanc, Saint-Robert, Segonzac, Vars, Canton d’aven.
Brive, Estivals, Malemort, Nespouls, Noailles, Ussac, Varetz, Canton de Brive.
Allassac, Donzenac, Saint-Viance, Canton de Donzenac.
Saint-Bonnet-la-Rivière, Juillac, Rosiers, Voutezac, Canton de Juillac.
Saint-Cernin-de-Larche, Chartrier-Ferrière, Chasteaux, Larche, Lissac, Mansac, SaintPantaléon, Canton de Larche.

Avec la crise viticole que connaît le pays, cette culture boudée au XVIIF siècle, va connaître un développement important. Le tabac trouva dans le bassin de Brive, le personnel nécessaire et soigneux que réclamait son mode de culture ; celui-ci habitué depuis des siècles aux soins méticuleux de la vigne reportera les mêmes attentions et précautions sur le tabac. De plus cette culture, s’intégrait bien dans le calendrier des autres productions triennales (tabac, blé, légumes).

Son style de végétation est court : 100 jours pour le tabac brun, et 90 pour le tabac blond. Cependant, ce dernier exige des conditions climatiques favorables (150 à 380). En mai, lorsque la plante atteint 10 centimètres (environ), elle est bonne à être transplantée sur le terrain préparé à l’avance et correctement fertilisé. C’est à dire que le planteur a enfoui le fumier d’écurie bien fermenté et divers engrais à dominance de potasse lors des labours profonds de printemps ou d’hiver pour que les eaux de pluie entraînent le chlore en profondeur.

Autrefois la plantation du tabac était effectuée manuellement avec un plantoir, tous les 37 cm sur la ligne et 70 cm sur le rang soit 38.000 plants à l’hectare. Depuis 1952-53, les planteuses mécaniques ont remplacé les plantoirs et la moyenne aujourd’hui s’établit à 36.500 plants/ha, voir moins.

Pendant la période végétative de juin à juillet c’est la période d’entretien : tout d’abord le sarclage pour détruire les mauvaises herbes. Puis le planteur prenait le soin d’ôter les feuilles basses qui se salissaient et consommaient inutilement les matières organiques. Aujourd’hui par manque de main d’œuvre cette opération est très limitée. Lorsque la plante forme les boutons floraux, c’est l’écimage à un nombre de feuilles déterminées. Il fut un temps où l’administration était très à cheval sur le nombre de pieds, et le nombre de feuilles (9 à 11). Actuellement la tendance tourne autour de 11 à 13 pour le brun et de 16 pour le blond. Avant le 1 er juillet, il était procédé à un premier inventaire. Des agents de la Régie passaient contrôler la surface de la parcelle plantée, compter les pieds et le nombre de manquants. Un piquet en bout de champ recouvert d’une boite de conserve vide conservait l’acte. A partir du 10 août, s’effectuait un deuxième inventaire… Tout incident ou accident à la récolte devait être signalé.

Du 20 août au 30 septembre (date de la fin de prise en charge par l’assurance de la récolte en tige), lorsque le tabac à atteint sa maturité, et que le deuxième inventaire a été effectué, c’est la récolte. Avant 1970 et l’apparition de l’aubuguette (machine à main à

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Il faut environ six semaines pour conduire la dessiccation du tabac brun. La plante doit perdre progressivement, par transpiration et par évaporation, 84 % de son poids. Dès le séchage terminé (côtes entièrement réduites), il est conseillé de procéder à la « dépente » lorsque le tabac est assez souple (le limbe froissé dans la main ne doit ni rester collé ni se briser). Puis le planteur procède immédiatement à son effeuillage par étage foliaire. Une fois la récolte traitée, le planteur effectuait des ballots, où il empilait ces manoques (environ 100 manoques de 50 feuilles ou 200 de 25 feuilles) dans une caisse spécifique par rangs croisés.

Il faut environ six semaines pour conduire la dessiccation du tabac brun. La plante doit perdre progressivement, par transpiration et par évaporation, 84 % de son poids. Dès le séchage terminé (côtes entièrement réduites), il est conseillé de procéder à la « dépente » lorsque le tabac est assez souple (le limbe froissé dans la main ne doit ni rester collé ni se briser). Puis le planteur procède immédiatement à son effeuillage par étage foliaire. Une fois la récolte traitée, le planteur effectuait des ballots, où il empilait ces manoques (environ 100 manoques de 50 feuilles ou 200 de 25 feuilles) dans une caisse spécifique par rangs croisés.

De décembre à février, cette récolte était conduite à Brive au magasin d’achat le jour désigné par voie d’affichage en mairie. Là, la récolte présentée par ordre décroissant de qualité, était examinée par plusieurs contrôleurs ; ceux du SEITA et celui des experts planteurs, qui fixaient selon un barème établi paritairement la cote qui déterminait le prix à payer au planteur…

Nous pouvons dire qu’une « Civilisation du tabac » s’est bâti sur la capacité des hommes à s’organiser, à créer des structures et une organisation sociale particulière. En Corrèze, la culture du tabac qui remplaça celle de la vigne est bien intégrée, et l’on a peine à imaginer le Pays de Brive sans cette culture à rôle social.

Cependant le chiffre d’affaires des planteurs de tabac français, toutes primes comprises, ne représentait en 1994, que 2 % des 48 milliards de recettes fiscales du tabac. En 2005, la France n’est que le 22 ème pays producteur mondial avec 22 991 tonnes (ce qui représente 5013 contrats qui occupent 8153 ha) ce qui représente moins de 0,37 % des 6 572 609 tonnes de la production mondiale. Les dix premiers pays produisent les 2/3 de la production et la Chine, à elle seule, en produit près de 37 96. En Europe, la Grèce (121000 t.) et l’Italie (102765 t.) produisent plus des 3/4 du tonnage de l’Union Européenne (Source A.N.I.T.A).

En Corrèze, pour 2008, il y avait 74 planteurs pour une superficie de 68,76 ha et une récolte proche de 200 tonnes.

Aujourd’hui de lourdes menaces pèsent sur la tabaculture. Ces menaces ne s’expriment pas toutes avec la même force. Les abus du principe de précaution ont fait passer cet aspect de notre culture pour un vice dangereux. C’est l’exagération qui est une plaie sociale, pas le plaisir qui permet la création, accompagne les moments de solitude de la vie…. Le tabac aurait-il traversé les siècles s’il n’était pas inscrit à la fois au patrimoine de nos passions ou angoisses et de notre sagesse.

Arsène Fadat

Cet article reproduit avec l’autorisation d’Arsène Fadat se frouve dans l’opuscule qu’ il a écrit « Le tabac. Une plante, un terroir et des hommes » et édité aux Editions du Ver Luisant

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