La guerre du « Papegai »

En ce temps-là, à l’aube du Moyen Age, la forteresse féodale de Malemort se dressait orgueilleusement au-dessus de la plaine marécageuse. Imposante, avec ses trois enceintes, les tours carrées de sa porte d’honneur, son épais rempart et le haut donjon crénelé qui était à la fois menace, surveillance et affirmation de puissance.

C’était en effet, l’une des plus importantes places fortes de la région : par sa construction massive, par sa situation, aux franges d’une riche campagne auprès d’une grande route ; par son lignage aussi d’hommes rudes. Violents et courageux, comme souvent les grands féodaux de l’époque, ils régnaient en véritables rois sur leur fief. Avec droit de haute et basse Justice. Livrés, sans autre frein que la religion à leurs mouvements passionnels. à leur esprit de domination ou de vengeance. Et le gibet de Malemort fournissait festin aux corbeaux.

C’est qu’il n’était pas bon de déplaire aux maîtres tout puissants de ces lieux et il poussait davantage d’orties et de chardons au pied des murailles du château-fort que de violettes et de pervenches… Lorsque passaient à cheval sur le pont en dos d’âne qui traversait la Corrèze, les jeunes seiqneurs, revenant d’une expédition de chasse ou de rapine, encore tout échauffés par l’action, les serfs se courbaient bien bas, cachant leur visage dans leurs cheveux, s’ils n’avaient pas eu le temps de se dissimuler derrière un buisson. On ne savait jamais quelle malfaisante fantaisie pouvait animer ces louveteaux. 

L’ aîné surtout : Gilbert, noir de cheveux, avec d’épais sourcils, ne faisait quartier ni aux biches ni aux filles, qu’il pourchassait avec le même sourire de cruauté. Il voulait être toujours le plus fort, le plus adroit, le plus chanceux, le plus admiré surtout, et les archers eux-mêmes évitaient de croiser son chemin.

Pour la noce de l’un de ses cousins de Comborn, il fit exécuter, par un drapier de Brive un habit qu’il voulut magnifique et digne de son importance : tout en velours de Gênes, rebrodés d’or. Il avait exigé en outre qu’y fussent mélangés azur, pourpre et sinople, en un arc-en-ciel merveilleux. 

Gilbert était d’ailleurs très satisfait du résultat, qui allait lui permettre, pensait-il de briller de tout son éclat devant les jeunes seigneurs de la province. Car il en était venu de partout : de Turenne, de Cosnac, de Noailles, de Chabrignac et même de châteaux éloignés du nord de la région · Tulle, Argentat, Merle… la fleur de la noblesse bas-Limousine.

Lorsque Gilbert, accompagné de ses cadets Pierre et Adémar, parut sur le seuil de la grand’salle de Comborn, toute garnie de feuillages et de tapisseries, revêtu de l’habit de toutes les couleurs, Il s ‘attendait à être accueilli par un murmure admiratif, par des propos flatteurs et des compliments. 
Au lieu de cela, Archambaud, Vicomte de Comborn, avec qui il avait, étant enfant, échangé à l’occasion, maints horions et défis, s’en vint vers lui en faisant de grands éclats de rire : « Par Saint-Martin l’Espagnol, n’est-ce pas là, le « papegai » de Malemort, en son plus beau plumage ?

Le premier mouvement de Gilbert fut de saisir son poignard, mais, déjà des rires fusaient de toute part. c’était une dérision générale : il eut fallu occire tout le monde et se mettre en fâcheuse posture. La honte et la rage l’étouffaient … 

Alors il se contraignit à faire noblement demi-tour : « Venez mes frères, laissons ces pourceaux s’esbaudir en leur porcherie ! Pour moi, je leur montrerai bientôt comment le « papegai • de Malemort sait cogner du bec et déchirer des ongles ! 

Ce devait être là le motif d’une vendetta qui dura plusieurs années, ravagea les terres de Comborn et de Malemort et coûta la vie à maints hommes en armes, paysans, et même à l’un des frères de Gilbert : Pierre. 

C’est que, peu de temps après l’offense qui lui avait été faite, et comme il en avait menacé, Gilbert et ses frères, avec une troupe d’hommes à leur solde, pénétrèrent à travers les profondes forêts d’Orgnac et, se répandant sur le fief de Comborn, pourfendirent les paysans et brûlèrent les chaumières.

Mais Archambaud s’attendait à leur venue. Il les laissa s’enfoncer un peu avant dans le pays et les prit à revers avec ses propres soldats. C’est là que Pierre fut tué en se défendant. Quant à l’irascible Gilbert et son plus jeune frère Adémar, faits prisonniers par le Vicomte. Celui-ci les fit jeter dans les prisons souterraines du château de Comborn.

Il les laissa moisir, en ces culs de basse-fosse à l’air pourri pendant plusieurs semaines : le temps que raison leur vienne. Puis il se présenta en leur cachot suintant où ils étaient attachés à la muraille par des chaînes de fer. Gilbert n’avait pas encore perdu toute sa superbe et, voyant l’autre venir le narguer l’insulta si rudement qu’Archambaud commanda sur le champ aux hommes qui l’avaient accompagné, de lui faire sauter les yeux du bout de leur poignard. Heureusement, il se trouvait là un vieux maître d’armes, qui avait pour avoir enseigné l’art des combats au jeune vicomte avait son franc-parler : • Si vous m’en croyez, Monseigneur dit-il, une rançon ferait bien mieux notre affaire ! D’autant que les papegais doivent être comme les autres oiseaux et n’en chanter que mieux sans leurs yeux ! »

Archambaud ayant ri, Gilbert et son frère étaient sauvés.

Une fois la rançon payée : un sac d’or pour chacun des deux frères, Gilbert soigna quelque temps ses blessures qui s’étaient envenimées en captivité, au château de Malemort. Tout juste le temps de recruter dans les environs quelques dizaines de ces mercenaires, moitié soldats, moitié brigands, qui étaient arrivés dans le pays avec les troupes anglaises et vivaient de rapines.

Après quoi il alla, de nouveau envahir les terres de Comborn, où il détruisit les cultures, occit les serfs et incendia les villages avec sa troupe d’aventuriers sans loi. Ce fut, comme toujours, les petits, les faibles et les pauvres qui en souffrirent le plus.

Bientôt, Gilbert manquant d’argent, ne put plus tenir garnison et quartiers d’hiver. Il dut congédier son armée qui s’alla mettre à la solde de Comborn. Après quoi, à la tête de l’ancienne troupe de Gilbert, Archambaud de Comborn vint à son tour sur les terres de Malemort assiéger le château et ravager les environs.

Ces bandes étaient si malfaisantes que, bientôt en quelques mois, le pays fut à feu et à sang et la forteresse menacée de toute part, ses défenseurs affamés, bien près d’être prise. C’est alors que Géraud, père de Gilbert, homme sage, voyant que tout allait être perdu, décida de se rendre selon l’usage d’allégeance, au seigneur de Comborn : une selle suspendue à son cou, en symbole de vassalité.

Ainsi finit la guerre « Papegai ».

Seulement, elle avait été l’occasion pour les troupes d’aventuriers, laissés à eux-mêmes, d’investir le pays, de se regrouper, de prendre conscience de leur nombre et de leur force. De leur puissance aussi. Ils ne devaient pas l’oublier. Quelques mois plus tard, ils étaient les maîtres des châteaux de Malemort, de Bréniges, d’Yssandon, etc … et faisaient régner la terreur dans tout le pays. Il fallut des années pour s’en débarrasser ! 

A noter que le Docteur FRECHINOS a réalisé une magnifique sculpture métallique du « Papegai » (1) toujours présente à la mairie de MALEMORT.

Mme S. BOURLIAGUET

(1) Papegai : signifie perroquet en vieux français