V11 – La Batteuse

SOUVENIRS D’ENFANCE

La Batteuse

Le père rentre de Malemort où il est allé voir le « Batteur » qui possède aussi une des scieries de la commune en plein bourg face à la Mairie. « TRAVERSAT m’a dit qu’on battrait [1] mercredi. Ils font d’abord Montemart mardi, nous mercredi matin et la Gautherie après ». Et voilà lancée la grande affaire, pour les hommes certes, mais aussi pour les femmes. Tous ces hommes, il va falloir les nourrir, les abreuver. D’abord on devra vérifier toutes les boges[2], ces longs sacs à grains étroits en toile de jute qui recevront le grain à la sortie de la machine. L’hiver on en a bien pétassé[3] une partie en veillant mais l’odeur du blé attire les rats qui se régalent et grignotent la toile. Alors, vite, vite, on vérifie, on lave, on ravaude[4]. Et puis on doit aller chez le boucher commander le bouilli[5] et la tête de veau indispensables à tout repas de batteuse. La veille on plumera les volailles et pendant ce temps-là le grand père fera le pain et on profitera de la chaleur du four pour cuire les tartes aux pommes et aux pralines.

Le père, lui, s’occupe de la partie technique. Il lui faut aller chercher les hommes : parents, voisins, amis qui viendront aider. Il devra aussi aller récupérer les dernières gerbes parfois encore empilées dans les champs. Pour lui aussi, les grandes manœuvres commencent la veille au soir. Il faut aller chercher la batteuse, opération délicate entre toutes car bien sûr cette satanée machine ne se déplace pas seule. Il faut atteler, mais les Bôles ça grimpe, la paire de bœufs ne suffira pas, on ajoutera les deux vaches habituées au joug. Pour la chaudière on empruntera un attelage à Novert. L’arrivée se fait à grand renfort de cris, de commandements, de jurons accompagnés de quelques coups d’aiguillade[6]car la dernière grimpette est rude. Enfin tout est en place sur le terre-plein derrière la grange. La chaudière à bonne distance de la batteuse : son immense cheminée rabattue pour le trajet a été relevée. Le tas de bois pour l’alimenter, coupé à bonne longueur est prêt.

Jour « J » – Au petit matin les batteurs[7] , M. Traversat et ses aides, ont allumé le feu dans la chaudière, énorme monstre noir et cuivre. Une immense roue porte la courroie qui la relie à la batteuse et met le mécanisme en marche lorsque le pression de la vapeur est suffisante. Mais il en faut du temps pour qu’elle monte cette pression. Une heure avant le début du battage, on tire la chaîne qui retient le sifflet 2 ou 3 fois assez fort pour appeler les hommes des villages environnants. A l’arrivée un café, une goutte[8] et, au travail. Il va faire chaud, mieux vaut démarrer tôt. Dans un énorme vacarme la grande roue commence à tourner, entraînant la courroie et tous les mécanismes de la batteuse se mettent peu à peu en route à grand bruit ça tape, ça cogne, ça gronde, la machine se secoue de toutes parts, tout tremble, le bruit devient infernal, il faut crier pour s’entendre. Chacun a rejoint son poste, défini à l’avance, et souvent le même d’année en année. Deux des plus grands, armés de fourches à longs manches jettent les gerbes sur le dessus de la batteuse. En haut, sur la plateforme, un premier comparse coupe les liens, puis le second, parfois l’un des batteurs (car la place est délicate) pousse la paille chargée de son grain dans le ventre de la machine. Mais, les plus mal placés sont sans nul doute ceux qui sont « aux pailles » à l’avant de la batteuse. Bientôt il y aura une lieuse, mais pour le moment on la récupère à la main cette paille débarrassée de son grain et recrachée par la machine dans une poussière épaisse indescriptible. On refait les gerbes que l’on entasse dans la grange ou on forme un pailler[9].

Mais qu’ils ont bien soif tous ces malheureux recouverts de poussière. Le chapeau de paille et le mouchoir noué autour du cou ne protègent pas beaucoup. Les pichets de cidre ou de piquette[10] , les bouteilles de vin de la propriété portés par les femmes et les enfants sont plus qu’appréciés. Le maître de maison surveille la sortie du grain qu’il mesure dans le carton[11]. Il remplit les sacs qui seront montés au grenier et feront souvent l’objet d’un concours amical pour les costauds de l’assemblée. Le père tient le sac bien droit, le porteur s’accroupit devant, le dos au sac, le saisit par le haut et se relève sous l’œil parfois admiratif, mais aussi goguenard des spectateurs si il a préjugé de ses forces et retombe sur les fesses sous les risées et les quolibets.

Le labeur fini, tous se lavent au bac sous la pompe et s’essuient à l’aide de torchons râpeux tissés souvent à la maison des générations auparavant. Pendant ce temps une des femmes est allée à l’arrière de la batteuse récupérer de la balle[12] d’avoine qui servira à faire les matelas et les coussins des bébés.

Et, pour la gent féminine, commence le service qui doit être rapide malgré le nombre de plats, car certains continuent le circuit de la batteuse. On a mis cuire le bouilli dans la soupe pour avoir un bon bouillon pour le chabrol[13]. On le sert avec des cornichons et de la moutarde. La tête de veau qui suit a été cuite dans une mousseline pour rester bien blanche, bien nette. Puis viennent les poulets rôtis, les haricots blancs, la salade, les « caillades » crémeuses de la maison et les tartes. Pendant ce temps, les allées et venues entre la cave et la salle à manger se sont multipliées, tout le monde avait si soif. Heureusement le vin des coteaux des Bôles ne titre pas très haut. Pourtant les voix se font plus fortes, on s’interpelle, on rit et quelques irréductibles qui ne vont pas aider ailleurs s’attardent après le café et le coup de gnole qui suit. Les jours sont longs à cette saison, alors à quoi bon se presser. Certes, aujourd’hui l’alcootest virerait sûr et certain, mais là quelle importance ? Ils sont venus à bicyclette ou à pieds et certains repartent à travers bois, parfois même en chantant.

HEUREUSE ÉPOQUE !

Jacqueline MIGOT

[1] BATTRE : opération qui consiste à séparer le grain de la paille
[2] BOGES : sacs en toile pouvant contenir du grain ou des pommes de terre
[3] PETASSER : ______(raccommoder,
[4] RAVAUDER :           )réparer
[5] LE BOUILLI : viande de pot-au-feu
[6] AIGUILLADE : longue tige de bois, parfois munie d’un aiguillon servant à stimuler les attelages
[7] LES BATTEURS : personnels spécialisés pour l’entretien et l’utilisation du matériel de battage
[8] GOUTTE : petite quantité d’alcool de vin (gnôle)
[9] PAILLER : empilage de gerbes de blé battu
[10] PIQUETTE : boisson obtenue en passant de l’eau sur le marc de raisin après pressage
[11] CARTON : mesure cylindrique d’une capacité de 20 litres (double décalitre)
[12] BALLE : enveloppe du grain
[13] CHABROL ou CHABRO : vin rouge ajouté dans l’assiette à soupe contenant encore du bouillon chaud